| Rencontres Ify Juin 2011 Port Leucate |
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Au moment où vous lirez ces lignes, plusieurs mois se seront écoulés. Mais je tiens malgré tout à témoigner et tenter de retranscrire le plus fidèlement possible - grâce à mes enregistrements - le moment intense d’échange, de partage, de richesse, d’authenticité, de joie et de profondeur que furent pour moi ces rencontres. J’ai beaucoup reçu pendant ces trois jours et je me sens encore portée par cette énergie qui me pousse à écrire non seulement pour partager cette expérience, mais aussi pour me sentir moi-même plus au clair avec les enseignements reçus. Nous sommes cinq personnes de la région Paca : Claude, notre nouvelle Présidente, Colette, Isabelle, Christiane et moi-même. Après un agréable voyage dans la voiture spacieuse de Claude, nous sommes accueillis dès notre arrivée sur le parking du village de vacances Les Rives des Corbières par une personne souriante de l’équipe organisatrice - Association Yoga Tradition et Evolution - qui nous indique le chemin vers l’accueil. Les membres de l’équipe organisatrice sont reconnaissables à leur écharpe bleue. Chacune de nous reçoit un badge nominatif ainsi qu’un dossier explicatif de la manifestation. Nous sommes le groupe 3, et la couleur rose. Avec plus de 250 participants, il s’agit d’être organisé ! Nous sommes répartis en 8 groupes de couleurs différentes et les salles de pratique portent toutes le nom d’un vent : Mistral, Libeccio, Cers, Sirocco, Marin, Levant, la grande salle commune étant la salle Tramontane. Nous aurons pendant le séjour 5 pratiques avec 5 formateurs différents. Ces pratiques en petits groupes (26 personnes !) vont alterner avec des réunions plénières d’enseignements, des tables rondes, et des séances de questions-réponses. A peine installée, je vais contempler la mer qui est si différente de chez nous : la plage est une vaste étendue plate et pratiquement déserte, je marche au bord de l’eau, et la douceur du sable fin sous mes pieds est très agréable. Je viendrai régulièrement la retrouver au fil de ces trois jours pour laisser « infuser » les enseignements et les questionnements qui nous seront proposés. Merci la Mer pour ton aide et ta présence apaisante ! Ces rencontres 2011 sont exceptionnelles grâce à la présence du docteur Kausthub Desikachar Desikachar, descendant direct de Krisnamacharya et fils de Desikachar. Il est invité par Martyn Neal, formateur IFY, qui aura l’honneur et la responsabilité de traduire ses enseignements. Kausthub Desikachar sera l’intervenant principal, échangeant sur le thème choisi avec Laurence Maman, médecin et formatrice IFY. Avec eux, sept autres formateurs et formatrices offriront leurs points de vue et leurs expériences lors des tables rondes.
Samedi matin, après avoir effectué les présentations et réglé les détails pratiques, Laurence Maman fait le premier exposé. Elle nous rappelle que, dans le yoga, la personne est constituée de deux parties associées :
Un processus de discernement peut nous permettre de différencier en nous ce qui change et ce qui est fixe, la transformation se fondant alors sur l’interaction constante de ces deux forces, transformation que le yoga oriente vers une direction positive en créant de nouveaux modes de fonctionnement. Laurence Maman souligne que c’est souvent lorsqu’une personne est en souffrance qu’elle vient au yoga. A partir de son mal-être, elle va mettre en œuvre des attitudes lui permettant de se sentir de mieux en mieux. Guidée par le professeur avec une certaine directivité, ou avec des suggestions qui vont l’inspirer, elle pourra progressivement dépasser les obstacles dans sa pratique. Laurence Maman évoque ensuite le concept d’ASMITÂ qui peut être traduit par « identification ». L’identité personnelle repose généralement sur une méprise entre notre nature fondamentale, non susceptible de changer, et tout ce qui en nous peut changer. Laurence Maman propose de regarder Asmitâ sous l’angle de la transformation personnelle - à quoi je m’identifie et comment je m’y identifie ? - et nous livre alors cette réflexion : comment passer d’une identification aliénante à la singularité de chacun d’entre nous ? Après avoir proposé une méditation silencieuse à tous les participants, elle évoque les travaux de Susana Bloch sur l’influence des émotions qui agissent sur la position du corps et sur le rythme de la respiration. Inversement, modifier le schéma respiratoire exerce un effet sur l’état psychique et énergétique de la personne.
Kausthub Desikachar intervient alors en déclarant que la transformation personnelle est un sujet très ancien dont les Yoga Sutras parlaient déjà il y a 2500 ans. Il semble donc plus important de l’expérimenter que d’en discuter. Le yoga est un processus où le pratiquant doit prendre en charge sa propre évolution, alors que l’être humain est paresseux et voudrait toujours qu’autrui s’occupe de lui et assure son bonheur. Il nous rappelle le premier aphorisme de Patanjali : vous devez prendre la responsabilité de vous-même. La transformation personnelle commence quand on fait le travail soi-même. « Réfléchissez bien à tout cela ! » nous lance-t-il très directement. Avec beaucoup d’humour, il insiste ensuite sur un deuxième point qui concerne le temps : aujourd’hui, nous nous sentons toujours pressés et voudrions que les choses aient déjà été effectuées hier. La transformation personnelle demande du temps et, selon Patanjali, elle se réalise en quatre phases distinctes : quand on commence à pratiquer le yoga, les sens fonctionnent mieux et on a l’impression de tenir « le monde entre ses mains » (il ne faut jamais prendre de décisions importantes à ce stade). Ensuite la structure fondamentale se modifie, et c’est souvent à cette étape que la peur surgit et que l’on revient à la première phase. Les choses auxquelles on s’identifiait s’écroulent et ce n’est pas facile. Puis vient la reconstruction de nouvelles habitudes et l’on n’est plus plus prisonnier des anciens schémas, enfin libre de ce qui nous enchaînait. Tout processus de changement passe par ces quatre phases. Kausthub Desikachar affirme que nous avons tous en nous un potentiel de changement, et que nous ne devons surtout pas perdre de temps à ressembler à un autre que nous-mêmes. Si nous développons et embrassons nos potentiels ils fleuriront à la bonne saison, quand ce sera le moment. Dans le yoga, le temps et l’heure n’ont pas grande importance : c’est le déroulement du temps qui compte. Autrefois, les yogis n’avaient pas de montre et vivaient en observant la nature. Mais nous, nous essayons de contrôler notre processus de transformation alors que les Yoga Sutras nous disent : n’essayez pas de le contrôler, laissez-le se produire, s’écouler comme un flot paisible. Puis Laurence Maman et Kausthub Desikachar répondent aux questions posées par l’assemblée. Le débat est vivant, Kausthub Desikachar est plein d’humour, et c’est la bonne humeur qui domine malgré le sérieux du sujet. L’après-midi est consacrée à une table ronde où les formateurs partagent leur expérience sur les facteurs susceptibles de faciliter la transmission du yoga :
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A la question « quelle est la différence entre transmettre et enseigner ? » Frans MOORS répond : on enseigne des techniques, des mots, et on transmet des valeurs. Après une pratique bienvenue avec Béatrice Viard, un apéritif amical nous est offert et c’est l’occasion de retrouver avec plaisir les ami(e)s du yoga des diverses régions que je n’avais pas vu depuis longtemps.
Dimanche matin, Kausthub Desikachar reprend le débat sur la transformation personnelle et nous pose cette question : pourquoi, alors que nous souhaitons changer des choses en nous, ne le faisons-nous pas ? Le yoga dit que la peur est l’obstacle fondamental qui nous empêche d’avancer : nous craignons de nous attaquer aux parties sombres de nous-mêmes. Pour pouvoir nous transformer, nous devons remplacer la peur de guérir par la guérison de la peur. C’est pourquoi, sur un plan profond, la transformation personnelle a besoin de vigueur, de force pour continuer : Patanjali met en avant la foi, la conviction et la confiance qui vont nous aider à affronter nos peurs.
L’après-midi, avant d’aborder les défis de la transmission du yoga en table ronde avec les formateurs, Kausthub Desikachar souligne que le yoga se déploie aujourd’hui dans un contexte international et non pas uniquement national comme auparavant.Nos modes de vie et nos systèmes de valeurs ont énormément changé depuis l’époque des origines du yoga. Du temps de son grand-père Krisnamacharya, les rapports avec l’enseignant étaient très différents : c’était l’élève qui venait au professeur sans savoir s’il serait accepté ; l’enseignant prenait sa décision après l’avoir observé, et c’était à la fin de l’enseignement que l’on décidait des honoraires. Les choses ont bien changé aujourd’hui ...
« Créer un vent supplémentaire en marchant à reculons. »
Après cette intense journée de pratique et d’enseignement, nous sommes tous invités à un spectacle de fanfare acrobatique. Douze jeunes pétillants de vie nous présentent une démonstration de force et de souplesse. Pour eux, jouer d’un instrument de musique dans une posture acrobatique semble tellement facile ! Sacré clin d’œil au yoga où souplesse, concentration et lâcher-prise sont fondamentaux. Nous sommes tous enthousiastes et ravis et j’ai le sentiment que Kausthud a nettement apprécié cet interlude. Nous les retrouverons également le soir pour danser au son de leur orchestre. Les yogis savent aussi être joyeux et danser est une autre façon de pratiquer !
La dernière matinée est consacrée aux outils spirituels du yoga. Nous sommes heureux d’être là, un peu plus proches les uns des autres. Kausthub Desikachar semble lui aussi très détendu. Après avoir lu dans le dictionnaire la définition du mot spiritualité, Laurence Maman nous offre plusieurs directions de réflexion sur le sujet: * Pratiquer une spiritualité simple, quotidienne, indépendante de tout système de croyances confessionnelles.* Pouvoir s’émerveiller des petites choses du quotidien - par exemple aimer regarder le ciel même lorsqu’il est couvert de gros nuages. * Accompagner le mouvement de la vie, avec l’idée d’une acceptation active, considérant ce qui est comme un tremplin pour transformer ce qui peut être transformé. * Respecter la nature, respecter autrui * Avoir un rapport authentique avec le réel en acceptant d’être au plus près de ce qui ne nous plaît pas dans notre fonctionnement, dans celui des autres et dans celui du monde environnant, afin de laisser émerger un état d’esprit plus léger.
1. Avidyâ : la méprise
Prendre conscience du caractère temporaire de nos représentations et donc ne pas confondre ce qui va nous accompagner, nous soutenir pendant un temps et ce qui est fondamental pour nous. Prendre conscience de l’existence d’embrouilles relationnelles et de la complexité des rapports interpersonnels, accepter ce fait, et essayer de voir les choses avec plus de clarté. Prendre conscience de ce qui sous-tend les paroles prononcées et améliorer notre relation à autrui sur ce plan. Prendre conscience de tout ce qui se répète dans notre vie en raison des samskaras (habitudes) et des vasanas (impressions) pour essayer de nous en libérer. Prendre conscience de ce qui en nous résiste à la transformation et va continuer à le faire. L’acceptation de cette limite est fondamentale pour nous permettre d’être plus heureux, et aussi plus respectueux d’autrui car sentir mes limites me permet d’accepter plus facilement celle des autres. 2. Asmitâ : ne pas rester dans une identification aliénante et tenir compte de sa propre singularité. 3. Râga (les dépendances) : choisir comme moteur le désir et non les dépendances, en trouvant une forme subtile du désir qui nous aide à avancer. 4. Dvesha (la haine, l’aversion) : dépasser le fort rejet qui nous enchaîne, tout en étant capable de refuser l’insupportable. Le pratiquant du yoga doit bien sûr développer la tolérance, mais doit aussi savoir refuser ce qui doit l’être. 5. Abhinivesha (la peur de l’inconnu, de la mort) : passer de la peur de la mort à la responsabilité de vivre pleinement. Comprendre que la vie, qui s’inscrit entre la naissance et la mort, n’est pas l’opposé de la mort.
Je remercie intérieurement Laurence Maman pour ces réflexions, tout en sachant qu’il va me falloir plusieurs vies pour intégrer tout cela !
Selon Kausthub Desikachar, certains enseignements atteignent en nous des couches si profondes qu’ils ne peuvent être compris par le mental, mais seulement expérimentés. Dans toutes les philosophies issues des Vedas - dont le Yoga – ainsi que dans les traditions de toutes les cultures, un outil nous permet de nous rapprocher de cette expérience : le son. Comme la Bible, les Vedas disent que le monde a été créé par Nada - le son. Le feu que nous avons dans l’abdomen et la lumière que nous avons dans le cœur se combinent pour produire le son. Alors que nous essayons toujours en Occident de relier le cœur et le mental, Kausthub Desikachar nous explique que, dans la tradition, la connexion se situe entre le cœur et l’abdomen. Nous avons trop d’air dans la tête ! Notre recherche de stabilité doit descendre d’un cran et s’effectuer entre le cœur et le nombril. C’est là que le son est produit, nous reliant aux profondeurs de notre être. Et n’oublions pas, souligne Kausthub Desikachar, que le son n’est pas uniquement ce que nous entendons, mais aussi ce que nous n’entendons pas car, dans la tradition, notre propre son contient aussi celui des générations antérieures. Il termine son intervention en insistant sur l’importance du son pour contacter notre spiritualité, et notamment du mantra qui est un excellent outil de transformation.
Puis vient le moment de la conclusion. Les formateurs ont tous le sentiment de construire quelque chose ensemble pour l’Institut du Yoga : André Mesquida évoque un sentiment d’appartenance et une communauté de pensée. Malek Daouk aborde la notion de place. Dans le dialogue entre le yoga à la française et le yoga de la tradition indienne, où est notre place ? La place que j’occupe, la place que je dois incarner, la place que je dois lâcher. Prendre sa place... Sandra Ermeneux nous fait partager un magnifique poème - écrit la nuit précédente alors qu’elle ne pouvait pas dormir - qui nous parle avec émotion de ces journées passées ensemble, et des douze jeunes gens de la troupe du cirque fanfare. Kausthub Desikachar reconnaît en souriant le mérite, la force intérieure et l’amour immense du yoga dont font preuve les « dinosaures » (nos formateurs). Il a perçu l’amitié qui nous lie, le respect qui existe entre nous et envers le yoga, et insiste sur la nécessité d’évoluer vers un monde reconnaissant la singularité de chacun, mais uni au cœur des choses, afin que la distance entre l’Inde et l’Europe se réduise. Puis nous chantons tous ensemble avant de nous séparer. Chacun de nous va reprendre son chemin personnel, mais transformé par les cadeaux qui nous ont été offerts pendant ces quelques jours. En souvenir, chacun reçoit un petit bouquet d’olivier et de lavande. Je ne suis pas prête d’oublier ces moments … Comme le dit Kausthub Desikachar, quelque chose s’est passé en moi, qu’il m’est difficile d’exprimer avec les mots... De tout mon cœur, je remercie l’équipe organisatrice de l’Association Yoga Tradition Evolution pour leur énorme travail. Nous repartons en ayant fait de belles rencontres et en ayant accompli une nouvelle étape sur le chemin de notre transformation personnelle.
J’espère que vous avez lu ces lignes jusqu’au bout et qu’elles vous ont donné envie de vous inscrire pour les prochaines rencontres de l’IFY, en juin 2013, qui seront organisées par l’équipe de Lille. Ce sera aussi la date anniversaire des 30 ans de l’IFY ! Alors la prochaine fois, au lieu de partir en voiture, on louera un minibus !
Anne Morisset Gros, le 28/6/2011.
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